Philo Décrypte
Réfléchir sur l'actualité

Pas toujours facile pour les médias d’analyser l’actualité. Car les journalistes sont
souvent obligés de réagir en urgence sans avoir le recul nécessaire alors que les experts, appelés à la rescousse, sont parfois enfermés dans leurs compétences.
Pour tenter de proposer un autre regard, Jean-Noël Dumont, philosophe,
et Philippe Brunet-Lecomte, journaliste, ont décidé de relever le défi. En proposant
chaque mois à Lyon, un moment de réflexion sur un sujet qui domine l’actualité
sous forme d’un entretien, questions-réponses, avec une personnalité.
Pas de la philosophie pure et dure à la grecque. Mais de la distance, un peu de "sagesse" et
de "savoir". Avec une exigence : savoir écouter ceux avec qui on est pas d'accord.
Education Nationale, Ukraine, Europe, immigration, dette française, culture...
Du préfet Didier Leschi au juriste Gilles Martin-Genier, en passant par les journalistes Jean-Marc Daniel ou Mohamed Sifaoui... Ils se sont déjà exprimés devant Philo Décrypte. Des interventions publiques suivies d’un débat qui se déroulent le jeudi entre 12h30 et 14h. Enregistrées et rediffusées en podcast.
Si vous avez en tête un sujet à traiter ou une personnalité à inviter, faites vos suggestions sur l'onglet contact ou sur p.brunetlecomte@gmail.com
Quel avenir
pour l’audiovisuel
public ?
Philo Décrypte
invite
jeudi 25 juin
Evelyne Cohen
Historienne
professeur des universités
spécialiste de l’histoire des médias
et notamment de la télévision
Auteur d’un ouvrage référence
«Les politiques audiovisuelles en France»
Avec Olivier Roger
directeur de cabinet de Delphine Ernotte
présidente de France Télévision
Jeudi 25 juin
12h30-14h00
au Collège Hôtel,
5 place Saint-Paul
Lyon 5ème
En savoir plus et inscriptions:
Participation libre aux frais
https://www.onparticipe.fr/c/Rb9R66YQ

Evelyne Cohen historienne spécialiste des médias
et notamment de la télévision
Audiovisuel public
Une histoire agitée
Après les débats enflammés de la commission parlementaire
sur l’audiovisuel public, Philo Décrypte a demandé
à une historienne des médias de calmer le jeu pour retracer
les grandes évolutions de ce service public aujourd’hui
très contesté et dresser des perspectives.
Ça ne se lit pas comme un roman ! Mais «Les politiques audiovisuelles en France» d’Evelyne Cohen sont plus qu’un livre, une véritable somme. 744 pages d’abord. Et surtout une sorte de mémoire vive de l’audiovisuel public depuis l’ordonnance du 23 mars 1945 qui créée la RDF, structure qui se voit accorder «le monopole du service public de la radio diffusion». Le début d’une grande aventure. Après une introduction substantielle qui tracent les grandes étapes, cette historienne propose une série de textes qui les illustrent : discours, interviews, rapports, textes de loi, ordonnances et décrets, débats et controverses… On croise alors toutes les figures de la vie politique depuis la Libération : De Gaulle, Mitterrand, Giscard.. sans oublier les grands acteurs de cet audiovisuel public, notamment l’emblématique Pierre Desgraupes.
Dès l’origine un cadre est fixé à ce service public : «distraire, informer, instruire» sous «l’autorité directe» du ministre de l’infirmation qui nomme le directeur général de cette RDF qui va rapidement devenir l’ORTF. Une seule télévision à l’époque, noir et blanc bien sûr. «La voix de la France». Mais les quelques 80 ans qui vont suivre seront marquées par cinq grandes évolutions que déroule ce livre référence :
Un développement spectaculaire d’abord. Au départ, le service public est modeste. Un groupe comprenant quatre radios et une télévision. A peine 2 000 salariés contre plus de 15 000 aujourd’hui.
Dans les années 50-70, l’audiovisuel va prendre de l’ampleur avec la création d’une deuxième chaîne, le passage à la couleur, puis une troisième chaîne régionale… Aujourd’hui l’audiovisuel public compte 7 télés et 9 radios nationales auxquelles il faut ajouter 33 télés régionales et 53 stations locales. Soit un budget d’environ 4 milliards d’euros dix fois plus qu’en 1945.
Alors qu’on est passé d’une centaine de téléviseurs à 30 millions. Sans parler des téléphones et des ordinateurs qui relaient ces innombrables images et sons via internet.
Une autonomie progressive. Dès le début des année 60, l’ORTF est placé «sous tutelle» et non plus «sous l’autorité» de l’exécutif. Une nuance qui amorce un assouplissement. D’autant qu’en 1965 à l’occasion de la campagne présidentielle, une commission nationale de contrôle garantit «un même temps d’antenne» à tous les candidats. Alors qu’en mai 68 une forte contestation couronnée par une grève générale au sein de l’audiovisuel public va exiger sa «libération» Le nouveau premier ministre Jacques Chaban-Delmas va affirmer «l’indépendance» des télés et radios publiques. Cet intermède libéral sera suivi d’une reprise en main par son successeur Georges Pompidou qui réaffirme que l’audiovisuel public est la «voix de la France», mais le ton est donné. Avec Valéry Giscard d’Estaing qui lui estime au contraire que l’audiovisuel public n’est «pas la voix de la France». Et il éclate l’ORTF en sept sociétés qui se voient un confiées chacun une mission : diffusion, production, archives… Une dynamique qui va tendre vers plus d’autonomie sans jamais réellement la concrétiser par une vraie indépendance. Car les nominations aux postes clefs restent entre les mains du chef de l’Etat.
Une privatisation inaugurée par la gauche. Avec l’alternance politique en 81, une inflexion décisive s’impose dans le paysage audiovisuel avec l’autorisation des «radios libres» alors que se développent le satellite et le câble. Mais le président Mitterrand rappelle trois principes fondamentaux : autonomie, pluralisme et décentralisation.
Dans la foulée, plusieurs télés privées sont lancées : Canal +, la 5, M6, la Sept… Et lorsque la droite remporte les législatives, TF1 est privatisé. Ce qui impulse un tournant essentiel dans cet audiovisuel où vont s’imposer le divertissement, la course aux audiences et la publicité comme l’argent qui a souvent le dernier mot. Le service public étant alors presque marginalisé, comme une île privilégiant une certaine exigence de qualité. Malgré les critiques qui montent.
Une tentative de régulation. Le développement rapide du nombre de télés et radios, va inévitablement provoquer des dérapages et des abus qui interpellent le pouvoir politique, à droite comme à gauche.
D’où la création d’instances de contrôle qui vont tenter de limiter les dégâts. Quatre en 40 ans, Avec la Haute Autorité de l’audiovisuel en 1982 puis de la CNCL, Commission nationale de la communication et des libertés, le CSA., Conseil Supérieur de l’audiovisuel. Jusqu’à aujourd’hui avec l’ARCOM, Autorité de régulation audiovisuelle et numérique.
Des organismes indépendants nommés cependant par le pouvoir politique dont la mission est d’attribuer des fréquences, de surveiller le fonctionnement des médias audiovisuels et de prendre des sanctions, accompagnés souvent de controverses, qui cible essentiellement le privé.
Le grand défi du numérique. Au début des années 2 000, les mutations technologiques vont bouleverser le paysage audiovisuel déjà secoué par son développement rapide et l’émergence du privé. Avec le câble, le satellite mais surtout l’internet.
Et c’est le retour à une entreprise unique au cours de l’été 2 000 pour permettre à l’audiovisuel public de faire face à ces défis. Puis en mars 2005, tournant important, la TNT, télévision numérique terrestre est lancée avec 14 chaînes dont 7 nouvelles. Aujourd’hui 67 chaines dont 40 locales.
Plusieurs lois vont alors se succéder pour tenter de canaliser l’essor du numérique en luttant contre le piratage mais aussi la manipulation de l’information et pour protéger le droit d’auteur, les contenus haineux…
Pas de conclusion dans cet ouvrage publié au cours de l’été 2021, si ce n’est plusieurs rapports et discours qui évoquent notamment «la nécessaire refondation du service public» avec bien entendu des propositions très différentes selon les sensibilités politiques mais qui soulignent tous trois impératifs : gouvernance, financement et régulation tout insistant bien sûr sur la qualité des contenus.
Depuis deux événements majeurs : la suppression de la redevance audiovisuel qui sanctuarisait le financement de l’audiovisuel public et la fameuse commission parlementaire qui a provoqué des débats enflammés sur l’audiovisuel public pendant six mois, jusqu’en avril dernier avec plus de 300 personnalités interrogées et un rapport de 551 pages adopté de justesse par une courte majorité. Rapport accusant notamment le service public de gaspillage mais aussi de ne pas respecter pluralité et neutralité
Alors quel avenir pour ce service public aujourd’hui très critiqué ?
C’est la question que Philo Décrypte posera le 25 juin prochain à Evelyne Cohen qui, au regard de l’histoire, dressera des perspectives qui bien entendu seront largement conditionnées par le résultat de l’élection présidentielle de 2027. Avec des solutions radicalement différentes notamment aux extrêmes.

La sociologue Dominique Schnapper
Les démocraties
sont-elles condamnées ?
Auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la démocratie,
la sociologue Dominique Schnapper a accepté un entretien
avec Philo Décrypte assez magistral. Mais un véritable cri d’alarme
pointant les extrémismes qui menacent
«le système politique le plus humain que la modernité a inventé».
Quatre mousquetaires en ouverture de ces «Désillusions» : Platon, Aristote, Montesquieu et Tocqueville pour défendre la liberté et l’égalité contre les «excès». Alors la démocratie qui repose sur ces deux «piliers» est aujourd’hui tellement fragile qu’elle semble condamnée par les radicalités qui montent dans les opinions, là où elle est née pour conquérir le monde : son berceau européen. Et difficile d’être optimiste en refermant ce livre. Difficile même de ne pas avouer qu’on est dans une impasse, sans issue à moins d’un sursaut.
Un mot d’abord, sur le style de ces 273 pages. Simple et clair pour un sujet lourd et complexe. Un signe déjà que cette sociologue ne parle pas simplement pour sa chapelle. Logique vu l’importance de cette question qui doit interpeller tous les citoyens.
D’ailleurs, le sens des mots est, pour elle, une exigence préalable avant de plonger au coeur d’une réflexion sans tabou. Un mot clef d’abord, citoyenneté justement qu’elle définit comme la conscience d’appartenir à une «collectivité historique». Pas simplement une identité : langue, religion, territoire, ethnie…. Ni une «uniformisation» mais «un enracinement» qui au lieu d’enfermer permet de reconnaitre la diversité et de la «transcender» dans l’universalité. C’est toute la modernité de cette citoyenneté qui libère mais qui impose de reconnaître l’autre.
C’est aussi l’enjeu pour cette «utopie» confrontée à la réalité. Comment ça peut marcher ? Démocratie représentative répond celle qui a été membre du Conseil Constitutionnel, en précisant que c’est «la seule forme de démocratie qui ait subi l’expérience de l’histoire». Ce qui permet une délégation d’autorité pour dégager non pas un consensus mais une majorité qui respecte les minorités. Minorités dont la tentation est souvent de contester cette démocratie jugée formelle. En exigeant toujours plus de liberté et d’égalité.
Un égalitarisme «destructeur des singularités»
Y compris en piétinant les réalités. Exemple, le fameux 13-7-3 que Dominique Schnapper oppose à tous ceux qui disent qu’en France, les inégalités sont de-plus-en-plus-fortes. Or sur la base d’une étude de l’INSEE, elle souligne que les revenus des 10% les plus riches sont 13 fois plus élevés que les revenus des 10% les plus pauvres. Mais cet écart est ramené à 7 si on prend en compte les aides sociales et à 3 en valorisant les services publics. Ce qu’elle appelle des «tensions entre ambition de l’égalité et réalité des différences». Tensions d’autant plus fortes que «c’est quand les égalités diminuent qu’elles deviennent de plus en plus insupportables». D’où cette «passion égalitaire» qui conduit à nier que « les hommes n’ont pas tous les même capacités physiques, intellectuelles…» Avec en perspective, le risque majeur que cet égalitarisme soit «destructeur des singularités».
Une analyse méthodique où perce une inquiétude déclinée tout au long de cet ouvrage : les contestations de la démocratie sont de plus en plus radicales. D’autant plus qu’elle peuvent s’exprimer librement ! Ses détracteurs n’acceptant pas les «limites» nécessaires dans une démocratie «réglée» c’est à dire structurée autour de règles communes et acceptées. Ce qui génère «des indignations à la moindre contrainte» Une démocratie «extrême» qui affaiblit la démocratie et menace même son existence.
Les signes de cette «démocratie affaiblie» ? Baisse de la participation aux élections, contestation de leurs résultats, polarisation des débats, appels à la rue doublés d’une certaine indulgence pour la violence alors que la légalité n’est plus automatiquement légitime et que se développe une démocratie d’opinion avec multiplication des sondages… Résultat : «le différent politique fait place à la haine». Couronné par l’émergence d’un «relativisme culturel» affirmant que la démocratie n’est qu’une invention occidentale surtout portée par «une supériorité technique». Une critique de la démocratie elle même et non plus simplement de ses dysfonctionnements
Exemples à l’appui, elle pointe cette «dérive» woke contre toutes les injustices : race, genre, sexualité… Pour promouvoir «une victimisation» générale. De la compagnie Luftansa qui proscrit les «mesdames et messieurs» aux physiciens qui refusent de nommer les «trous noirs». Avant d’insister «tous les blancs ne sont pas racistes, tous les hommes ne sont pas dominateurs…» Drapeau de cette cette croisade contemporaine : «le privilège blanc» dénoncé comme «le péché originel». Avec sur le banc des accusés cette colonisation à l’origine de tout. Pourtant, souligne Dominique Schnapper, cette colonisation n’est pas vraiment un particularisme européen : colonialisme japonais en Asie, colonialisme arabe en Afrique… Mais inscrite en profondeur dans l’histoire de l’humanité.
Cette exigence toujours plus forte d’égalité conduit à une remise en cause du mérite et des singularités pouvant déboucher sur l’effacement de toute diversité. Et la dilution des responsabilités personnelles. Alors que l’exigence de liberté toujours plus forte conduit à une remise en cause de toute hiérarchie donc de l’autorité, ce qui peut déboucher sur l’anarchie.
Avec deux périls majeurs qui se dessinent dans ces «Désillusions de la démocratie» : une dérive identitaire et une dérive autoritaire.
Perspectives sombres donc, d’autant que les économies libérales étroitement associées à ces démocraties sont aujourd’hui fragiles, donc plus capables de générer une croissance pour financer les exigences de «bien être matériel» toujours plus fortes et plus égalitaires. Renforcées par certaines dérives : financiarisation du système, domination de quelques géants des nouvelles technologies…
«Une éventualité raisonnable»
Mais pour cette sociologue qui a été l’élève de Bourdieu avant de s’en affranchir, le plus grave dans cette radicalisation c’est qu’elle simplifie : «En interprétant toutes les relations sociales selon la seule opposition binaire dominés-dominants, ils évacuent la complexité des relations entre les individus et entre les groupes». Alors que «la complexité permet de rendre compte de la réalité».
Dans la foulée, elle estime que «juger le passé avec les valeurs du présent», relève de «la barbarie» en soulignant qu’on assiste aujourd’hui à un retour du religieux. Notamment aux Etats Unis où la passion éclipse la raison. Et elle cite un auteur qui ne lui pas étranger, puisque c’est son père, Raymond Aron, grand penseur du libéralisme qui déjà au milieu du siècle dernier insistait sur ces «religions séculières» qui prennent en otage le monde, c’est à dire «les doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouie et situent ici-bas dans le lointain de l’avenir, sous forme d’un ordre social à créer, le salut de l’humanité».
«La démocratie pourra-t-elle résister à ses démons ?» s’interroge celle qui a écrit une vingtaine d’ouvrages sur la démocratie en se demandant si «les démocrates sont-ils prêts à combattre» Alors que les dictatures se réjouissent de voire «les démocraties se trahir elles-mêmes» en invoquant la «décadence» et l’impuissance de cet Occident détesté non seulement par les grands pays totalitaires comme la Chine, la Russie, l’Iran… Mais aussi par les pays du Sud Global.
«Le risque de décomposition des sociétés démocratiques» conclut Dominique Schnapper est «une éventualité raisonnable». Ce qui, pour elle, scellerait la fin des «principes qui ont fondé l’Occident depuis le Renaissance» : «la recherche de la vérité, l’esprit critique et la liberté de penser».
Mais comme elle le rappelle au début cet ouvrage «la critique de la démocratie est née en même temps que la démocratie elle-même» pour lui reprocher au fond d’être «trop ou pas assez démocratique». Trop de liberté et pas assez d‘égalité.
Reste la fraternité, le troisième fondement de la trilogie citoyenne. Un mot absent de cet ouvrage. Et ce sera la première question que posera Philo Décrypte à la fille de Raymond Aron qui s’est excusée de ne pas pouvoir venir à Lyon pour parler de ses désillusions. En ironisant sur son «âge invraisemblable» qui souligne son incroyable vivacité d’esprit tout en flirtant avec le siècle. Une énergie qui lui permet de défendre avec talent « le projet politique le plus humain que, malgré ses manquements, la modernité a inventé».
Ecouter l'entretien de Philo Décrypte
avec Dominique Schnapper
en cliquant sur l'onglet podcast

Podcasts
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La franc-maçonnerie est-elle condamnée au déclin ?
C'est un grand grand maitre qui répond à cette question alors que la maçonnerie a perdu la moitié de ses membre en un demi-siècle. Prof de médecine, universitaire, auteur d'une trentaine de livres sur cette société philosophie, il retrace trois siècles d'histoire avant de dresser des perspectives. Une de plus belles séquences de la saison
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dont le prochain à paraitre sur l'intelligence animale. Une intervention passionnante !
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Julien Dray, jeudi 16 janvier 2025 au cours de son intervention devant Philo Décrypte
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